Je n’avais jamais lu beaucoup d’auteurs francophones jusqu’à récemment. De façon tout à fait injuste, je ne les tenais pas en haute estime, y voyant inconsciemment d’autres Nothomb ou Levy dont je n’apprécie pas les univers. Mais une lueur de sagesse m’a frappée il y a quelques mois, lorsque j’ai commencé à fréquenter de plus près d’autres blogueurs littéraires et booktubeurs. Grâce à eux, j’ai découvert des pépites auxquelles je ne me serais jamais intéressée avant cela, et IRL fait partie de ces dernières à ma plus grande joie. Résumé de l’éditeur :

Chloé Blanche a grandi à Life City. Comme tous ses habitants, elle ignore qu’ils sont filmés en permanence. Elle ignore qu’ils sont un divertissement pour des milliers et des milliers de foyers. Elle ignore qu’ils sont les personnages de Play Your Life, l’émission qui fait fureur hors de Life City, IRL. Elle ignore surtout à quel point ils sont manipulés. Lorsqu’elle rencontre Hilmi, le nouveau à la peau caramel, elle tombe immédiatement amoureuse. Mais ceux qui tirent les ficelles ne le lui destinent pas. C’est ainsi qu’elle découvre la nature de tous ceux qui vivent à Life City : les personnages d’un immense jeu vidéo.

Si l’on devait définir l’émission Play Your Life, ce serait un mélange entre Secret Story et les Sims. Le premier pour l’aspect diffusion télévisée quotidienne, et le second parce que chaque « personnage » est en fait contrôlé par un humain du vrai monde. La ressemblance avec le jeu de chez Electronic Arts ne s’arrête pas là, puisqu’en dehors des moments où le joueur est connecté à sa création, cette dernière redevient autonome et tout à fait consciente. Un peu comme lorsque vous laissez votre Sim s’auto-gérer, l’intelligence artificielle et l’aspect similaire au nôtre en plus. Parce que oui, IRL se déroule à la fin des années 2080, dans un futur où votre Sim serait doté de la même intelligence que vous, ainsi que de la même apparence, tel un acteur que vous contrôleriez. Chaque jour, le jeu est très largement retransmis dans les foyers du monde réel, sous la forme d’une émission de télé-réalité, et la population est amenée à voter pour décider des grands tournants dans la vie de ses héros. Glauque vous dites ?

Chloé est l’une de ces derniers. Elle n’a toujours connu que Life City, la ville de Play your Life, et elle est à mille lieues de se douter de « qui » elle est vraiment. Inconscients d’être des programmes informatiques doués d’intelligence artificielle, et ignorant les caméras qui les filment en permanence, tous les habitants de la ville pensent être humains et mener une existence normale comme vous et moi. Entre tragédies familiales et rêveries sentimentales, Chloé fait donc son petit bonhomme de chemin au même titre que n’importe quelle adolescente de notre monde. Mais un jour, patatra ! Alors qu’elle vient de rencontrer Hilmi dont elle est tombée amoureuse, elle commence à recevoir des emails anonymes, signés d’un mystérieux L, qui lui ouvrent les yeux sur la véritable nature de sa vie. Soudainement, elle s’aperçoit de la présence des caméras, aussi bien en ville que dans tous les locaux qu’elle fréquente. Y compris chez elle. En lui permettant de voir ce que les autres ne voient pas, l’énigmatique L. veut l’amener petit à petit vers la vérité. Malheureusement, cette dernière a un prix. Celui d’une longue série d’emmerdes pour notre héroïne virtuelle.

Côté structure, le roman alterne entre chapitres du passé, du présent, et du futur. C’est un peu déstabilisant au début, mais je m’y suis faite assez rapidement. Côté écriture, la plume est fluide, concise, et nous plonge complètement dans ce futur loin d’être si improbable. L’auteur maîtrise son sujet, et elle parvient brillamment à mélanger le drame (la prise de conscience de Chloé) à un peu plus de légèreté (l’histoire d’amour avec Hilmi). Malgré tout, je note un petit bémol sur cette histoire avec Hilmi justement. Je comprends parfaitement qu’une fille de son âge puisse s’éprendre à ce point d’un jeune homme au premier regard. J’ai été adolescente aussi, je suis passée par là. Néanmoins, le fait qu’elle continue à être obsédée par ce garçon alors même qu’elle connaît la vérité sur sa vie, je dois reconnaître que ça me laisse dubitative. Nous sommes face à une gamine mature, avec la tête sur les épaules, qui apprend qu’elle n’est qu’une intelligence artificielle dans un jeu vidéo, alors même qu’elle pensait vivre une vie d’être humain normal. Personnellement, alors que tous ses repères s’effondrent, je ne trouve pas très cohérent son obsession pour un garçon qu’elle connaît à peine. En tout cas, à sa place, ce serait franchement le cadet de mes soucis… Je me réjouis que cette impression se soit atténuée dans la dernière partie du roman, et heureusement vu ce qu’il s’y déroule. Mais la présence de cette « incohérence » durant les 2/3 de l’histoire reste dommageable, car elle impacte véritablement l’empathie que l’on porte au personnage de Chloé. J’ai eu de ce fait beaucoup de difficultés à appréhender sa détresse émotionnelle, sauf lors des moments impliquant sa maman. Ces instants là m’ont touchée en plein cœur, et ont un peu rattrapé le problème des sentiments amoureux trop exacerbés.

Ceci étant dit, c’est un livre passionnant que j’ai dévoré en quelques heures à peine (et c’est généralement bon signe). Agnès Marot nous propose un univers original, mêlant habilement critique de notre société ainsi que science-fiction, et tendant même légèrement vers le roman d’anticipation, tant l’évolution de nos vies pourrait facilement dévier jusqu’à cette extrémité. Il n’y a qu’à regarder la folie Pokémon Go de ces derniers jours, et ses hallucinantes conséquences, pour se rendre compte que notre intelligence collective ne va pas vers le meilleur… IRL amène à la réflexion, pose de vraies questions sur le futur d’une possible intelligence artificielle, et interpelle sur les dérives de notre dépendance à toujours plus de technologies. Amateurs du genre, n’hésitez pas à vous laisser embarquer dans Life City. Quant à moi, grande amatrice des Sims, je ne jouerai plus à ce jeu avec la même innocence…